24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 15:18

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Nowhere Boy

Film de Sam Taylor-Wood (2009)

 

 

Basé sur une biographie écrite par la demi-sœur de John Lennon, Julia Baird, et sorti sur les écrans à l'occasion du 70ème anniversaire de la naissance l'homme aux lunettes rondes, Nowhere Boy se concentre sur l'adolescence de Lennon, marquée par des retrouvailles douloureuses avec sa mère et les rencontres avec Paul McCartney et George Harrison, futurs membres d'un quatuor qui connut un succès modeste dans les années soixante. Elève turbulent et volontiers provocateur, gueule d'amour au look calqué sur celui d'Elvis (un brin exagéré quand on voit des photos du Lennon teenager, mais nous l'allons montrer tout à l'heure, le film donne globalement dans le trait forcé), leader naturel à la langue bien pendue, le jeune John a été élevé depuis ses cinq ans par sa tante Mimi (Kristin Scott-Thomas, incarnation rigide de la vieille Angleterre). Lorsqu'un ami le conduit jusqu'à la maison de sa mère, les questions liées à ses origines et à son passé ressurgissent, d'où le titre, qui fait autant référence au « Nowhere Man » des Beatles qu'au déficit identitaire dont souffre la figure principale du film. Que voulez-vous, nous autres à PlanetGong sommes drôlement fortiches pour décoder références et allusions, et ce n'est pas Jean-Pierre Liégeois, plus si jeune lecteur à force qui n'a malheureusement pas trouvé de salle qui passait Sugar Man dans le Var, qui nous contredira.

 

John se trouve écartelé entre sa tante, plutôt du genre sèche et autoritaire mais qui a toujours veillé sur lui, et sa mère, volage, fêtarde, légère en surface mais profondément perturbée et dépressive. Du jour au lendemain, sa vie se transforme en aller-retours incessants entre les journées insouciantes passées à apprendre le banjo ou zoner dans les pubs de Blackpool en compagnie de Julia (relation mère-fils présentée sous un angle ambigu voire dérangeant) et l'atmosphère austère de la maison qui l'a vu grandir. Pris entre deux femmes (son oncle George meurt au début du film et il ignore qui est son père) et entre deux feux, John traverse une crise qui va naturellement le conduire à exiger de ses proches la vérité sur lui-même. Le choix de placer ce conflit familial au cœur du film, déjà contestable en soi, souffre en outre d'un traitement mélodramatique agaçant à souhait: crises de larmes, scènes qui se voudraient déchirantes, révélations soudaines et brutales, tout y passe, et on se croirait parfois dans un mauvais feuilleton tant certains passages sonnent faux, les dialogues sont mal écrits et les personnages unidimensionnels.

 

C'est bien simple, comme disait Michel Chevalet quand il expliquait le fonctionnement d'une fusée spatiale, Nowhere Boy reste jusqu'au bout dénué de la moindre bonne idée dans la mise en scène: on n'échappe guère aux inévitables flashbacks sur son enfance qui viennent hanter le sommeil de John (« Mummyyyyy! Daddyyyyy! ») et la réalisatrice Sam Taylor-Wood pousse l'indigence jusqu'à donner à entendre « Mother » dans les instants qui suivent l'accident qui coûte la vie à la mère de John. Les rencontres de Lennon avec McCartney puis Harrison se déroulent exactement de la même manière:

  • « Alors il paraît que tu sais jouer de la gratte petit branleur? »

  • « Il paraît, ouais. C'est ce qu'on dit quoi. La rumeur, tout ça »

  • « Fais-nous voir un peu pour voir ce que tu sais faire là Buddy Holly là maintenant tout de suite là (un riff et trois accords). Hmm ouais pas mal rendez-vous demain pour la répet ».

Strictement aucun intérêt. Et forcément, John connaît la révélation suprême en voyant Elvis se déhancher sur un écran de cinéma.

 

Après le tableau peu flatteur que votre serviteur vient de tirer de ce très oubliable et superflu Nowhere Boy, le lecteur pertinent ne manquera guère de se demander quelles peuvent bien être les rares raisons de se farcir le film. Réponse: le jeu plutôt convaincant d'Aaron Johnson et Kristin Scott-Thomas, l'accent toujours savoureux de Liverpool (baptisé « scouse » pour ceux qui n'auraient jamais entendu d'interview de Steven Gerrard), quelques morceaux des Quarrymen, et c'est à peu près tout. Ce gâchis, d'autant plus surprenant que le scénario est signé Matt Greenhalgh (la plume derrière le remarquable Control), est fort regrettable, car il y avait matière à mieux exploiter une thématique a priori riche: l'aspect Bildungsroman et la génèse de l'artiste, le poids de l'enfance et de l'absence du père dans l'œuvre de Lennon ou encore les premiers pas du plus grand groupe de l'histoire (je dis ça pour ne pas froisser les tauliers, à titre personnel je serais plutôt Stones).

 

 

 

 

 

Bande-annonce :

 

 

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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 09:14

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Sugar Man

(titre original : Searching For Sugar Man)

Film de Malik Bendjeloul

 

 

 

Searching for Sugarman, documentaire de Malik Bendjelloul consacré à l'incroyable histoire de Sixto Rodriguez, présenté au festival de Sundance et attendu par les nombreux fans de l'auteur de Cold Fact, n'a été distribué que dans deux salles parisiennes et un cinéma lyonnais: les Bordelais, Rennais, Lillois et autres Strasbourgeois se sont donc vus priés d'aller se faire cuire un œuf, et en silence si possible. Encensé par la critique à sa sortie en juillet 2012 (« un film merveilleux, un conte de fées atypique et qui réchauffe le coeur » pour Mojo, « une exploration brillante de la nature de la célébrité » pour Philip French du Guardian, « l'indélébile portrait d'un artiste à qui l'on a donné une seconde chance » selon le Los Angeles Times), il ne figure même pas dans les vingt films qui ont fait le plus d'entrées entre le 26 décembre 2012 (date de sa sortie en France) et le 1er janvier 2013. A titre de comparaison, le dernier Twilight disposait aux mêmes dates de 266 copies dans l'hexagone, Niko le petit renne 2 (impérissable chef-d'œuvre cervidé qui fera l'objet d'une prochaine chronique à cornes) de 719 copies et De l'autre côté du périph, avec la nouvelle personnalité préférée des Français qui aide les handicapés et ne donne surtout son avis sur rien, de 500 copies. Comme dit Jean II Le Meingre après la bataille d'Azincourt, les chiffres parlent d'eux-mêmes.

 

Construit comme une enquête journalistico-policière, le film remonte le fil d'une investigation menée par deux fameux fondus du casque, Stephen 'Sugar' Segerman (cela ne s'invente pas) et Craig Bartholomew, paire d'inconditionnels sud-africains de Rodriguez qui cherche à découvrir ce qu'est véritablement devenu le chanteur, sur qui circulent les plus folles rumeurs (overdose en prison, suicide sur scène entre autres). Flop commercial retentissant partout ailleurs, Cold Fact, sorti en 1970 (si vous ne possédez guère encore la chose, bande d'inqualifiables béotiens, quelques clics avisés suffiront à vous la procurer d'urgence), connut un immense succès en Afrique du Sud (le chiffre du demi-million d'exemplaires vendus est avancé dans le film) et fut l'une des sources d'inspiration de la communauté afrikaner et de la classe moyenne blanche dans la lutte contre l'apartheid. Segerman, à qui une touriste américaine explique que l'album est quasi-introuvable aux Etats-Unis, veut chercher à percer le mystère Rodriguez, tout comme Bartholomew, journaliste musical en quête d'une bonne histoire à raconter.

 

Même si la fort louable démarche des deux compères permet à Rodriguez de sortir de l'anonymat pour quelques concerts à guichets fermés, beaucoup de questions restent sans réponse: pourquoi cet artiste si talentueux et inspiré, auteur de chansons à tomber par terre, n'a-t-il pas marché aux Etats-Unis? Où est passé le pognon issu du carton énorme de Cold Fact en Afrique du Sud? Comment se fait-il que Rodriguez n'ait jamais eu le moindre écho de son immense popularité dans ce pays? Pourquoi autant d'histoires improbables furent racontées sur son compte, à tel point que ses plus grands fans le croyaient mort? Le destin si particulier de Sixto l'oublié (n'a-t-on pas affaire à un cas unique dans l'histoire de la musique populaire, si tant est que cet adjectif puisse être associé à ce génie de l'ombre?) reste empreint de mystère, ce qui rend le personnage plus fascinant encore.

 

Pourtant, Rodriguez n'a jamais cherché à se forger un mythe ni a accéder plus ou moins volontairement au rang de légende urbaine. Quand, moment particulièrement émouvant, il apparaît enfin à l'écran en chair et en os, c'est un homme non pas comme tout le monde (on n'est pas comme tout le monde quand on a écrit « Crucify your mind » ou « Forget it ») qu'il nous est donné de voir et d'écouter, mais quelqu'un de profondément ancré dans le réel, qui a trimé dur toute sa vie dans les pires boulots possibles pour gagner sa croûte et qui vit dans la même maison modeste de Detroit depuis quarante ans. Pas étonnant que le deuxième album du monsieur s'intitule Coming From Reality: c'est de là qu'il vient, Rodriguez, de cette ville dure et froide, peuplée d'entrepôts à l'abandon et de magasins fermés depuis des lustres, minée par la violence et les crises économiques. D'une élégance et d'une classe rares malgré son infortune, il n'en veut pas à la vie et ne conçoit aucune amertume: les choses se sont passées ainsi, et voilà tout. On sort de la salle rempli d'admiration pour le bonhomme, aussi humble que sage, et sur qui PlanetGong avait modestement tenté d'attirer l'attention il y a un peu plus de quatre ans, à une époque pas si lointaine où sa musique n'intéressait personne.

 

 

 

 

 

Bande-annonce :

 

 

Le succès de ce film aux Etats-unis a valu à Sixto Rodriguez de passer dans des émissions populaires telles que le Late Show de Dave Letterman (attention, cette version de "Crucify your Mind" est à pleurer)

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 15:15

Glastonbury -

Film de Julian Temple

(BBC 2006)

 

 

 

Le nom de Julien Temple dit forcément quelque chose aux lecteurs aussi fidèles qu'érudits de la présente gazette musicale que si ça continue on va en causer dans les salons où qu'on cause. Très proche de la mouvance punk dans les années 70, le réalisateur britannique s'est intéressé au phénomène Sex Pistols (The Great Rock 'n' Roll Swindle en 1979, The Filth and the Fury en 2000) et signé le très recommandable Joe Strummer: the Future is Unwritten après la disparition du leader des Clash. Il fut également un proche collaborateur des Kinks, pour lesquels il tourna plusieurs vidéos (sa biographie de Ray Davies, Imaginary man, fut diffusée par la BBC en 2010) et de David Bowie, avec qui il travailla sur le tournage de Absolute Beginners. Vous l'aurez compris, le gazier a un CV long comme le bras et dispose d'un carnet d'adresses plus fourni que ceux de Massimo Gargia et Michel Denisot réunis. Aussi, personne ne fut surpris de voir Temple s'attaquer à un monument de la scène musicale anglaise, j'ai nommé le festival de Glastonbury, créé en 1970 par le fermier Michael Eavis et peu à peu devenu un incontournable rendez-vous annuel. Il suffit de jeter un œil à la liste des artistes qui ont honoré le lieu de leur présence pour se rendre compte de la dimension de l'événement: Bowie, les Smiths, Hawkwind, Van Morrison, Lou Reed, Blur, Oasis, Pulp, Dylan, Radiohead, les White Stripes, the Coral, Arctic Monkeys, Leonard Cohen...N'en jetez plus, la scène est pleine.

 

Autant le dire tout net, comme dit le père Georges à tonton Nestor: si votre humble serviteur s'est farci jusqu'au bout les 135 minutes de Glastonbury, ce ne fut que par une forme d'honnêteté intellectuelle qui m'interdit de juger un film sur sa première demie-heure (je ne peux m'empêcher de penser à l'excellent Rien sur Robert de Pascal Bonitzer, dans lequel un Luchini ahuri se voit sans cesse reprocher d'avoir dézingué un film croate sans l'avoir vu). Pour aborder l'histoire d'une telle institution, il aurait fallu trouver (chercher, déjà) un angle, rester fidèle à une certaine approche, quitte à ne pas tout pouvoir montrer. C'est à la tentation de l'exhaustivité que cède Temple: au bout du compte, son documentaire s'apparente à un clip géant, une simple et mécanique accumulation d'images et d'extraits de concerts, une suite interminable de mini-séquences aussi assommante que les basses ronflantes de la techno-parade. On reproche parfois aux documentaires, musicaux ou non, de présenter un format trop rigide et d'alterner de manière simpliste commentaires, interviews et archives, mais entre l'absence d'imagination et l'absence de forme, il doit exister un juste milieu. L'incohérence ne saurait se voir érigée en principe esthétique et considérée comme forcément plus digne d'éloges qu'une construction classique.

 

Le film en fait des caisses sur le côté mystico-new age à la mords-moi le didgeridoo (ceci soit dit sans forfanterie aucune), insistant lourdement sur la parenté avec Woodstock (créé un an auparavant dans des circonstances similaires) et la charge symbolique du lieu. Il faut dire que l'endroit regorge de références religieuses et légendaires que ne manque pas d'énumérer le commentaire: Glastonbury passe pour avoir été l'île d'Avalon dans le celtisme antique, le Graal est censé y être enterré, Jésus lui-même y serait venu en compagnie de Joseph d'Arimathie avant d'être consacré superstar et Stonehenge n'est qu'à quelques kilomètres. Comme disait le directeur du Louvre aux visiteurs quand la Joconde se fit voler, vous imaginez le tableau: une ode à « l'épicentre de l'esprit d'Albion » sur fond de couchers de soleil de papier peint et rythmée par les djembés désobligeants d'hirsutes énergumènes s'agitant sottement dans le crépuscule. Dommage que Temple soit tombé dans ce panneau (en même temps, avec un nom pareil hein) et n'ait guère mis plus en avant l'aspect carnavalesque et l'excentricité toute britannique du festival.

 

Ne subsistent du visionnage de la chose que quelques trop rares moments de grâce: Ray Davies qui chante « Waterloo Sunset » en bottes de caoutchouc devant une foule détrempée, la hargne de Strummer qui s'en prend à Big Brother à grands coups de pied de micro dans les caméras ou encore la version survoltée de « Common people » par Pulp. Le deuxième DVD propose de courtes interviews de John Peel et Noel Gallagher, qui se plaint avec l'élégance langagière qui le caractérise de ne croiser que des indésirables en coulisses (« every fucking wanker from London you try to avoid the rest of the time ») et d'avoir mis trois quarts d'heure à trouver un sandwich, ainsi que des performances live signées McCartney, Radiohead, Kaiser Chiefs, Nick Cave et White Stripes, que tout à chacun peut déguster à son aise sur le net. Malgré les promesses du slogan sur la jaquette (« the mud, the music, the mayhem », traduisez « la boue, la musique, le désordre »), on retient malheureusement surtout le désordre.

 

 

 

 

Extraits :

 

 

 

 

 

 

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 08:17

Les Demons de Jesus

Les démons de Jésus

Film de Bernie Bonvoisin (1997)

 

 

  Le film de Bernie Bonvoisin, ancien chanteur du groupe Trust, sorti en salles en 1997, se déroule à la fin des années soixante dans une banlieue rouennaise où s'est plus ou moins définitivement sédentarisé le clan Jacob, une famille de forains haute en couleur et pour le moins portée sur le crachat. En attendant des jours meilleurs et peut-être d'à nouveau tailler la route, les Jacob vivotent de combines foireuses et de débrouille à la petite semaine, donnant vaguement dans la fonderie et refusant superbement de se dégotter des boulots réguliers comme tous ces peigne-culs qui vont gratter pour des clous. Chez les Jacob, on ne bouffe pas de ce pain-là, on tient à sa liberté et on méprise tous les systèmes, mis à part le système D. Et les pécores qui se permettent de baver sur les voleurs de poules, on leur fait passer le goût de la critique facile à grands coups de mornifles.


  Jo, le patriarche (Victor Lanoux, le grand oublié des Oscars cette année-là), passe ses journées le derche posé sur le canapé à siroter des jaunes en rafale tout en insultant De Gaulle, un communiste qui ferait mieux de carmer les allocs au lieu de venir faire le beau à la téloche. Ses deux fistons René (Patrick Bouchitey) et Jésus (Thierry Frémont) fréquentent avec assiduité le rade improbable tenu par le non moins improbable Elvis, un gros plein de soupe aux cheveux trempés dans l'huile à frite qui donne du « Tu te prends pour un Américain ? » aux clients assez téméraires pour commander un whisky. Les deux frangins zonent comme des chefs à bord d'une carlingue d'époque en écoutant Jerry Lee Lewis et en se foutant allègrement de la tronche des flics, et notamment des deux « félins »  que sont Caldet et Morizot, les Starsky et Hutch du pauvre.

 

 

  Le troisième rejeton est l'intello de la famille, qui porte des cravates et étudie à la Sorbonne à Paname, où ça commence à tourner au vilain. Jeannot va au collège, ce qui lui permet de se faire sa propre idée de Molière, un bouffon qui fait semblant d'être malade alors qu'il a que tchi. Et puis il y a Marie (Nadia Farès), beauté farouche par qui les problèmes arrivent, qui va attirer la convoitise d'un membre d'un clan italien rival ("les princes de la truelle"), et accessoirement présenter Jésus à sa collègue Mathilde, chaperonnée par son roquet de frère Gérard (Elie Semoun)...


  L'histoire, à vrai dire (on vous ment jamais sur Planetgong), n'importe pas des masses. Il s'agit plutôt de dépeindre un monde révolu, cradingue mais excitant et savoureusement marginal, de faire revivre les grandes heures des terrains vagues et des palissades vermoulues, des rouflaquettes et des bottines à talons, des grosses cylindrées américaines qui pompaient vingt litres aux cent, des baloches de quartier qui viraient immanquablement à la baston générale. Le film déborde de cet attachement à la zone, sale, déglinguée et sacrément vulgaire, une zone qui sent la Gitane et le Ricard, peuplée d'alcoolos et de paumés échoués au comptoir,  mais pleine de vie, de gouaille et de bonnes grosses tranches de rigolades à peu de frais. Méchamment rock n' roll, Les démons de Jésus évoque l'univers du Renaud des débuts, où règnent les blousons de cuir, les santiags et les marlous qui se reluquent la banane dans le rétroviseur et s'inventent un coin d'Amérique dans leur quotidien grisâtre.


  Réjouissants, les dialogues renouent avec la grande tradition de la tirade à la Audiard et de la surenchère langagière. Les répliques d'anthologie fusent dans tous les sens dans un film où l'on manie l'argot et le vocabulaire imagé aussi habilement que le canif et la clef à molette, certaines scènes tournant carrément à la joute verbale. C'est l'occasion de ressortir la fameuse Méthode à Mimile d'Alphonse Boudard de la bibliothèque et de s'offrir une petite séance de révision. Porté par des personnages aussi truculents qu'irrésistibles, comme Levrette (Marie Trintignant), réduite à l'état de sac à vin sur roues après une chute fatale baptisée "levrette de la mort", Les démons de Jésus fleure bon la nostalgie pour l'époque des darons et ressuscite un cinéma à l'ancienne et au panache que l'on croyait mort et enterré, quelque part entre Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas mais elle cause et Fantasia chez les ploucs (il suffirait de rajouter Annie Girardot et quelques litres de jus de tannage). Comme quoi il existe au moins un bon film avec Martin Lamotte.

 

 

 

 

Extraits :

 


 

 
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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 16:13

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Velvet Goldmine

Film de Todd Haynes (1998)

 

 

Ce mois-ci, on va causer glam dans la rubrique cinoche de PlanetGong, parce que premièrement, on fait ce qu'on veut et si vous n'êtes pas contents c'est pareil, et deuxièmement, ça vaut toujours mieux que de disserter des plombes sur le dernier Sébastien Tellier, dont, soyons francs, personne n'a strictement rien à cirer. Qu'est-ce que le glam rock? Vaste et épineuse question, à laquelle Jean d'Ormesson lui-même, fan de Roxy Music de la première heure, a tenté de répondre dans son fameux essai Pour qui sonne le glam?. Bien malin celui qui peut définir avec précision les caractéristiques de cette mouvance quasi-exclusivement anglaise qui entremêle les références et les époques et se réclame tout aussi bien de l'influence du dandysme victorien que de la science- fiction, de l'esthétique de cabaret que de l'ostentatoire rococo. Provocateur, théâtral, sursexué, grandiloquent, le glam, phénomène funambule, a prôné l'outrance tout en cultivant l'élégance, poussé le raffinement aux frontières du mauvais goût, affolé l'Angleterre du début des seventies par ses excès et son audace.

 

Velvet Goldmine (titre d'une chanson d'un certain David Bowie, mais ce n'est pas à nos incollables lecteurs que nous allons l'apprendre) est le troisième long-métrage de Todd Haynes, cinéaste américain qui a en outre signé le très controversé I'm not there, sorte d'anti-biopic consacré à Bob Dylan. La trame du film, plus que légère, sert uniquement de prétexte à remonter le temps et multiplier les flashbacks: Arthur Stuart (Christian Bale), journaliste pour un canard new-yorkais, part à la recherche de Brian Slade (Jonathan Rhys Meyers), superstar du glam qui, dix ans auparavant, avait orchestré son propre assassinat, simulacre de mort sous les spotlights qui lui permit de quitter l'arène sur un ultime coup d'éclat. Stuart, dans le cadre de son investigation, rencontre le premier manager de Slade, puis son ex-femme Mandy (Toni Collette) et enfin, presque par hasard, Curt Wild (Ewan McGregor), autre vedette rock de l'époque qui fut l'amant du chanteur. Sa curiosité n'a rien de purement professionnel: britannique comme son patronyme l'indique assez lourdement, il appartient à la génération d'adolescents qui idolâtrèrent Brian Slade.

 

Le grand jeu consiste à trouver qui est qui dans cette orgie de strass et de paillettes. Le personnage de Slade évoque naturellement Bowie, qui comme lui décida de tuer symboliquement son double scénique (Maxwell Demon, l'« équivalent » de Ziggy Stardust, n'est autre que le nom du premier groupe de Brian Eno). Les poses pornographiques de Curt Wild rappellent celles d'Iggy Pop, mais certains détails renvoient à Lou Reed (le backing band de Slade se nomme d'ailleurs Venus in furs). Haynes prend manifestement un malin plaisir à brouiller les pistes, s'amusant à semer des indices ça et là sans jamais rentrer dans un schéma systématique de correspondances entre le réel et la fiction. Velvet Goldmine se veut la peinture d'une époque, non une biographie linéaire des principales figures du glam, et ressemble davantage à une suite de tableaux plus ou moins réussis qu'à un véritable film. Les personnages et le scénario manquent cruellement d'épaisseur et certains dialogues frisent le ridicule (« We set out to change the world and ended up just changing ourselves », on dirait du Yoko Ono). Parti pris esthétique? Peut-être, si l'on considère qu'il s'agit d'un hommage, nostalgique et fantasmatique, à un monde révolu où tout n'était après tout qu'illusion, superficialité et apparence.

 

Bowie a détesté le scénario et refusé que certaines de ses chansons apparaissent dans le film, et ce sont les morceaux de Roxy Music qui se taillent la part du lion. Rhys Meyers, par ailleurs plutôt convaincant (ces dames risquent fort de se pâmer, soyez prévenus messieurs), interprète lui-même quelques titres emblématiques comme « Baby's on Fire » de Brian Eno ou le superbe « Tumbling down » de Steve Harley. Séduits par le projet, des artistes comme Thom Yorke et Jonny Greenwood de Radiohead, Teenage Fanclub, Pulp, Grant Lee Buffalo ou Ron Asheton figurent au générique. Haynes confie même un petit rôle à Brian Molko et aux membres de Placebo, qui s'offrent un reprise de « 20th century boy » de Bolan. Quant à savoir s'il s'agit là d'une fausse bonne idée, je laisserai à d'autres le soin de trancher la question, ne souhaitant pas être inondé de commentaires furibards émanant de fans d'un groupe qui, rappelons-le, a tout de même sorti six albums, dont au moins cinq fort oubliables.

 

 

 

 

 

 

Vidéos : :

 

La bande-annonce


 

"Baby's On Fire"

 

"Tumbling Down"

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 15:37

Anvil

Anvil!

The Story of Anvil

Film de Sacha Gervasi (2008)

 

 

Anvil, groupe de heavy metal originaire de Toronto, connut son petit succès dans les années 80, au cours desquelles il partagea notamment l'affiche d'un festival japonais avec Bon Jovi et Scorpions. Depuis, plus rien, que dalle, zilch, comme dit Boris dans le très savoureux Whatever works, mais ne perdons pas le fil comme disait Ariane non pas celle qui riait comme une débile avec Dorothée l'autre. Trois décennies durant, les chevelus canadiens ont enchaîné les albums aux titres plus poétiques et évocateurs les uns que les autres (Strength of steel, Worth the weight, Pound for pound) sans jamais n'intéresser plus qu'une poignée de fidèles de la première heure ni décrocher la grosse date qui les aurait peut-être relancés. Oubliés, ignorés, mis sur la touche, les membres d'Anvil ont maintenant la cinquantaine bedonnante et des chicots en moins, mais ils y croient dur comme fer (il fallait la placer, celle-ci, c'est chose faite), malgré la lose quotidienne et les boulots à la con pour payer le crédit sur la baraque. Avec une foi inébranlable (inoxydable, pourrait-on dire), les types poursuivent encore le but qu'ils s'étaient fixé à l'adolescence, le vieux rêve auquel il refusent contre vents et marées de renoncer: devenir des rock stars. A cinquante berges.

 

Quand on parle d'Anvil! The story of Anvil...Pardon? Mais si, ça arrive, vous ne fréquentez pas les bons cercles, voilà tout, monsieur, tout le monde ne cause pas que de décoration intérieure ou d'horticulture voyons. Quand on parle d' Anvil! The story of Anvil, disais-je avant d'être interrompu par quelque clampin désœuvré, on use souvent d'un raccourci qui consiste à dire, grosso modo et à peu de choses près, que c'est Spinal Tap, mais en vrai. La formule, par trop lapidaire, ne rend pas justice à Steve Kudlow, dit Lips, et Robb Reiner, les deux principaux protagonistes du film qui, contrairement à leurs contreparties parodiques, ne se prennent guère au sérieux et suscitent une immédiate empathie. Spinal Tap tourne en dérision les travers d'un heavy metal grandiloquent et prétentieux, alors qu'à aucun moment les mecs d'Anvil ne prétendent vouloir faire autre chose que jouer et partager la musique qu'ils aiment. Jamais ils ne se mettent à disserter sur l'influence de Bach sur leurs compositions ou la profondeur mystique de leurs textes. Leur sincérité, leur attachement viscéral au gros rock qui tache, leur persévérance dans l'adversité (oui, j'aime le rythme ternaire: dans une énumération, deux ce n'est pas assez et quatre c'est déjà trop) n'ont rien de pathétique. Au contraire, le parcours des duettistes hirsutes laisse admiratif, et ce même si l'on se soucie du heavy metal à peu près autant que du folkore bantou.

 

Dans ce documentaire si particulier, la réalité dépasse souvent la fiction, et certains épisodes semblent si improbables que les scénaristes de Spinal Tap n'auraient même pas osé y penser. Lors d'une désastreuse « tournée » en Europe (les enclumeurs de l'Ontario traversent l'Atlantique pour se produire le plus souvent dans des bars) que monte à la va-vite une fan suédoise pleine de bonne volonté mais totalement dépassée, le groupe atteint des sommets de poisse et, à l'instar de Djokovic, accumule les revers: salles vides dans lesquelles quelques piliers de comptoir ventripotents hochent vaguement la tête, nuits à l'aéroport, concerts annulés au dernier moment, trajets en...camping-car faute de billets de trains valides. A Prague, Lips chope par le colbac le patron du bar qui refuse de le payer parce que le set n'a pas commencé à l'heure prévue, et Robb menace de laisser tomber. Dernière étape du pénible périple: la Transylvanie, où le groupe, à l'occasion d'un festival métallo-draculesque, joue devant exactement 174 pelés (façon de parler, évidemment) dans une arène pouvant contenir dix mille personnes. Après cinq semaines, les gaziers qui ne roulaient déjà pas franchement sur l'or rentrent au pays le cœur gros et sans avoir gagné le moindre kopeck.

 

Beaucoup auraient jeté l'éponge après une telle série de calamités. Beaucoup se seraient rangés des bagnoles en pestant contre la malchance et le destin. Pas nos lascars. Indémontable, Lips continue de balancer des démos à droite à gauche et de passer des coups de fil, dans l'espoir d'enregistrer un treizième album et de signer pour une maison de disques, jusqu'à ce que Chris Tsangarides, avec qui Anvil avait travaillé trente ans auparavant, accepte finalement de produire This is thirteen. Profondément touchant et débordant d'humanité, le film, qui conserve d'un bout à l'autre la bonne distance et le ton juste sans jamais tomber dans le piège du grotesque ou du voyeurisme misérabiliste, se conclue sur un concert du groupe au Japon devant des centaines de fans déchaînés: près de trente ans après le Super Rock Festival nippon de 1984, la boucle est enfin bouclée, et la scène fait plaisir à voir. Heureux comme des gosses à qui l'on viendrait d'offrir la dernière version de « Guitar hero », les quinquagénaires retrouvent une deuxième jeunesse et envoient du gros riff bien lourd comme aux plus belles heures. Au moment du générique de fin, on courrait presque chez Gibert se choper un de leurs albums (j'ai bien dit presque), parce que ces mecs-là, insubmersibles et enthousiastes, incarnent mieux que beaucoup d'autres cette idée aussi indéfinissable que dévoyée qu'on appelle l'esprit rock.

 

 

 

 

 

 

 

Bande-annonce :

 


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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 10:01

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Good Morning England

Film de Richard Curtis (The Boat That Rocked, 2009)

 

 

Good Morning England appartient à la catégorie de ce qu'il est convenu d'appeler les feel-good movies, autrement dit des films oubliables censés « faire passer un bon moment ». Pour une grande majorité de nos congénères, le cinéma se résume à cela, et ce ne sont que les coupeurs de cheveux en quatre, les professionnels de la critique et autres obsédés de l'analyse qui lui prêtent d'autres desseins, et pas seulement galbés. La question de la valeur cinématographique, de la finesse de la mise en scène, de la qualité du scénario, de la justesse des situations et des dialogues ne se pose tout simplement pas. Un film ne se dissèque pas, ne se commente pas, ne se digère pas: il se regarde, point. Au même titre, peu importe qu'un livre soit bien ou mal écrit du moment qu'il se « lit bien »: le pauvre Oscar Wilde doit se retourner dans sa tombe. Nous sommes dans l'ère du zapping et du jetable culturel, et le public ne veut surtout pas qu'on le bouscule, qu'on le provoque voire, suprême offense, qu'on le fasse réfléchir (le vilain mot est lâché). Il a payé son billet, son paquet de pop-corn pour les mioches et sa canette de soda à l'aspartame et exige de quitter la salle avec le sourire, de retourner à son existence content et surtout inchangé. Le réalisateur et les producteurs de Good Morning England l'ont bien compris et ont suivi une ligne cyniquement simple: répondre aux attentes du grand public, quitte à écœurer aussi bien les cinéphiles que les fans de rock anglais des années soixante.

 

Il y avait pourtant matière à faire beaucoup mieux sur le soi-disant thème central du film, à savoir le rôle essentiel que jouèrent les radios pirates (d'où la référence éhontée à Good Morning Vietnam, autrement plus subversif) dans le déferlement de la vague rock dans l'Angleterre des sixties, véritable phénomène socio-culturel dans un pays sclérosé par le conservatisme et le poids de la rigueur morale oui mes phrases sont trop longues. Considérée comme obscène et dangereuse pour la jeunesse par toutes les institutions exerçant une quelconque forme d'autorité et de pouvoir, la musique rock se vit purement et simplement bannie des ondes, et seules quelques irréductibles têtes brûlées prirent le risque d'entrer dans l'illégalité pour émettre depuis la mer. Grâce à ces hors-la-loi d'un genre nouveau, nombre d'adolescents purent découvrir les chansons des Stones ou des Who, un transistor planqué sous l'oreiller, plaisir secret que la transgression rendait plus savoureux encore. Un cinéaste un brin plus talentueux et ambitieux aurait trouvé dans ce sujet en or une source intarissable d'inspiration. Richard Curtis, lui, a réussi le tour de force de signer un film dénué de la moindre bonne idée et de tout intérêt. Chapeau bas.

 

Mettez sur un bateau non pas Pif et Paf, mais une poignée de types complètement fondus de musique et réunis par le désir de partager leur passion à tout prix. De quoi pourraient-ils bien causer? De musique, me direz-vous, dans un moment de lucidité plutôt inhabituel chez vous et qui vous honore (si, si, vous m'épatez, je tiens à le dire, et pourtant il en faut beaucoup, croyez-moi, même les meilleurs sketches d'Anne Roumanoff ne m'impressionnent pas). Et bien non: pas l'esquisse du moindre débat, pas de conversations poussées, pas l'ombre d'un échange un tant soit peu passionné. Naïvement, on pouvait s'attendre à une sorte de High Fidelity version maritime, truffée de références, de clins d'œil, d'allusions plus ou moins évidentes à décoder. Mais, comprenez-vous, il s'agit de ne pas semer le béotien moyen en route et de ne pas le renvoyer à sa propre inculture. Construit à l'envers autour d'une improbable quête du père à laquelle on ne croit pas une seconde, le film, suite incohérente d'épisodes et de péripéties gratuits, relève au final de l'anecdotique.

 

Reste la bande-son, évidemment, qui donne l'occasion d'entendre ou plutôt réentendre des standards comme « Friday on my mind », « My Generation », « The Letter » ou encore « Sunny Afternoon ». En même temps, ne pas parvenir à mettre sur pied une bande originale à tomber par terre avec les morceaux de l'époque relèverait de l'exploit. Reste aussi la qualité de la performance des acteurs, tous malheureusement castés dans des rôles trop larger than life pour être crédibles et desservis par une mise en scène qui en fait des caisses, ralentis et gros plans foireux à l'appui. Le personnage campé par Brannagh, représentant de l'ennemi gouvernemental à combattre, atteint des sommets dans la caricature bon marché. Si vous aimez Rhys Ifans, matez plutôt l'excellent Human Nature de Michel Gondry. Si, comme il se conçoit aisément, vous avez un faible pour Seymour-Hoffman, dégustez confortablement Happiness de Todd Solondz, La guerre selon Charlie Wilson de Mike Nichols ou Presque célèbre de Cameron Crowe. Si le très britishement classe Bill Nighy vous tape dans la rétine, tournez-vous vers Petits meurtres à l'anglaise, remake plutôt bien troussé d'un film de Pierre Salvadori. Et surtout, si pour vous le rock appartient au domaine des choses importantes, voire sacrées, qui ne se traitent pas à la légère, ignorez superbement Good Morning England.

 

 

 

 

 

 

Bande-annonce :

 

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 12:39

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24 Hour Party People

Film de Michael Winterbottom (2002)

 

 

 

24 Hour Party People, c'est l'histoire de la revanche d'une ville, Manchester la triste, la délaissée, la déprimante, ancienne capitale industrielle mondiale sur le déclin, devenue « Madchester », the place to be dans les années 80. Frappée de plein fouet par les mutations économiques, celle que les fossoyeurs de Périclès (précisons pour ceux qui n'ont pas choisi l'option facultative histoire au baccalauréat qu'il ne s'agit pas d'une boisson gazeuse à la menthe) avaient baptisé pompeusement « la nouvelle Athènes », sans un regard pour les gosses qui crevaient de fatigue et de faim dans les usines, était peu à peu tombée dans l'oubli. Pire: elle dut vivre dans l'ombre de sa voisine et rivale Liverpool, berceau d'un quatuor qui connut son petit succès dans les années soixante et d'une équipe toute de rouge vêtue qui domina l'Europe du football lors de la décennie suivante. Et puis il y eut Tony Wilson, le personnage central du film, l'homme qui, en pleine grisaille thatchérienne, fonda l'Hacienda, lieu de naissance de la rave culture, et remit Manchester, devenue la nouvelle Mecque du son, sur la carte de l'Angleterre et du monde.

 

Ce Tony Wilson est un allumé génial à la mèche baladeuse, un dandy excentrique dans la grande tradition britannique (veste en tweed et accent rupin à la clé), diplômé de Cambridge of course, aussi fan de W.B. Yeats que de musique punk. En 1976, il assiste à un concert des Sex Pistols en compagnie d'environ quarante autres privilégiés, parmi lesquels les futurs membres de Joy Division et des Buzzcocks, moment épiphanique fondateur dont découlera tout le reste, et dans un premier temps la création de Factory Records, label à but non-lucratif que les groupes sont libres de quitter lorsqu'ils le souhaitent, le but étant de laisser aux artistes locaux (Joy Division puis New Order, the Durutti Column, the Happy Mondays) une liberté aussi grande que possible. Le film restitue parfaitement l'intensité bouillonnante de la scène musicale mancunienne, de l'ère post-punk désenchantée et des premiers premiers succès de Joy Division à l'avènement des rythmes de night club pour marathoniens de la nuit sous ecstasy (d'où le titre, et oui, faut suivre hein, il y en a qui roupillent ferme dans le fond, j'ai les noms des meneurs hein j'ai les noms).

 

Steve Coogan, à nouveau récemment dirigé par Winterbottom dans The Trip, se la joue roue libre dans le costume d'un personnage hors normes taillé sur mesure pour lui. Même si, au cours de l'un de ses savoureux apartés, concentrés de wit and wisdom et d'aphorismes définitifs (comme dans toute œuvre de métafiction, autrement dit, bande d'ignares, consciente de son propre statut fictionnel, le narrateur s'adresse directement au spectateur au cours du récit), Wilson affirme ne jouer qu'un rôle mineur dans sa propre histoire, c'est à un véritable one-man show auquel on assiste. Dans le cadre de son émission Granada reports, il fait du delta-plane dans les Appenins, interviewe un nain laveur d'éléphants ou évoque des histoires aberrantes de soucoupes volantes aperçues dans le ciel du Lancashire. Ces reportages surréalistes fonctionnent comme autant d'intermèdes comiques et fournissent un terrain d'expression idéal à la personnalité déjantée de Wilson.

 

Il fallait être un fameux fou furieux (si vous ne supportez pas mes rations d'allitérations, restez alité) pour se lancer dans pareille aventure et de gérer d'incontrôlables zozos comme les Happy Mondays, dont le chanteur Shaun Ryder était capable d'empoisonner des milliers de pigeons à la mort-aux-rats (« No pigeons were harmed in the making of this film », précise Wilson à l'attention d'Allain Bougrain-Dubourg) ou de se pointer au pub du coin avec un flingue. Le groupe-phare du Madchester atteint des sommets d'irresponsabilité aux Barbades, où il dilapide allègrement le pognon de Wilson pour se payer du crack et enregistre de vagues pistes instrumentales indignes de passer sur Tropical FM. Le film regorge de scènes hallucinantes et grouille de caractères larger than life, comme l'hirsute Martin Hannett, ingénieur du son aussi exigeant que bourru qui eut un jour l'idée de faire jouer le batteur de Joy Division sur le toit du studio. Wilson sert de guide et ouvre les portes de ce microcosme luxuriant, que l'on découvre tantôt éberlué, tantôt rigolard, tantôt ému, car le film sait aussi trouver le ton juste pour évoquer les moments tragiques, et en particulier le suicide de Ian Curtis, qui fait brutalement surgir la mort et l'angoisse existentielle au milieu de la folie ambiante.

 

 

 

 

 

Bande-annonce :

 

 

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 11:50

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Daydream Believers -

The Monkees' Story

(Téléfilm de Neill Fearnley, 2000)

 

 

Groupe-comète monté de toutes pièces par deux producteurs de la chaîne NBC désireux de se remplir les fouilles en surfant sur la vague Beatles aux Etats-Unis, les Monkees connurent un incroyable succès entre 1966 et 1968, période pendant laquelle ils sortirent pas moins de cinq albums. Et encore, le mot de « succès » reste un euphémisme tant les chiffres liés au phénomène Monkees, l'un des premiers groupes à occuper simultanément le sommet des charts américains et britanniques, donnent le tournis: fait absolument délirant, quatre de leurs albums (The Monkees, More of the Monkees, Pisces, Aquarius, Capricorn and Jones et Headquarters) se virent classés numéro un au Billboard au cours de la seule année 1967. Il faut dire que la concurrence n'avait rien d'insurmontable cette année-là: Sergeant Pepper, Between The Buttons, le premier Velvet, le premier Doors, The Piper At The Gates Of Dawn des Pink Floyd, Are You Experienced? de Jimi Hendrix, ou encore Surrealistic Pillow du Jefferson Airplaine, sans oublier The Who Sell Out et Forever Changes, qui fut cependant loin de faire un carton à sa sortie. Rien d'insurmontable, vous dit-on.

 

Un peu à l'image des funestes boys bands qui envahirent le top 50 et les écrans de télévision dans les années 90 (le jour où Gerald a quitté les G-Squad, j'ai pris du rab de boeuf bourguignon, dirais-je pour paraphraser Desproges), les quatre membres des Monkees furent recrutés sur casting. L'idée des producteurs, et notamment du directeur artistique Don Kirshner, était aussi simple que novatrice: faire jouer le quatuor dans une série télévisée consacrée à un groupe de rock et profiter des audiences cathodiques pour vendre un maximum de disques aux adolescent(e)s américain(e)s en pâmoison (désolé mesdames, puisqu'il ne faut plus dire « mesdemoiselles » sous peine de s'attirer les foudres des féministes dévouées aux grandes causes, mais ce sont rarement des gros barbus qui s'évanouissent lors des concerts). Les quatre heureux élus, lancés comme un paquet de lessive et qui viennent d'horizons très différents, ne sont censés faire que poser leurs voix sur des musiques pré-écrites et se rendent très rapidement compte qu'ils n'auront pas leur mot à dire, écrasés par une machine promotionnelle qui les propulse en un rien de temps vers des sommets de popularité.

 

Autant le dire tout de suite, le téléfilm Daydream Believers, qui retrace la période glorieuse du groupe, ne présente strictement pas le moindre intérêt d'un point de vue cinématographique : la mise en scène frise le néant, les acteurs touchent les limites du crédible et les dialogues semblent avoir été écrits par des auteurs de soap opera en mal de cachet. La fin du film, où Mike signe un autographe sur le plâtre que porte un enfant au bras dans un hôpital, atteint une sorte de climax dans la niaiserie. Mais l'essentiel n'est pas là : le récit suit fidèlement l'histoire accélérée des Monkees et permet d'en savoir un peu plus sur le parcours atypique et la success story d'une des formations les plus populaires et les plus controversées des sixties (la presse ne manque pas d'appuyer là où ça fait mal et de mettre en avant l'aspect artificiel du groupe, sur le mode « Monkees or phonies? »). Il donne aussi à voir le combat que mènent les deux vrais musiciens de la bande, Mike Nesmith et Peter Tork, pour s'émanciper de la tutelle dictatoriale de leurs producteurs et gagner le droit de se produire en public, de jouer sur les enregistrements et de composer leurs propres morceaux.

 

Même s'ils ne furent dans un premier temps qu'un produit cyniquement calibré et marketé, les quatre chevelus étaient loin d'être dénués de talent, comme ils le prouvèrent à partir de leur troisème album, Headquarters, qui marque un tournant puisqu'il s'agit du premier disque sur lequel les Monkees purent laisser leur patte. Ils s'orientèrent pas la suite vers un son plus psychédélique et signèrent quelques petits bijoux dans cette veine. Daydream Believers, qui, vous l'aurez compris, ne figurera jamais dans aucune vidéothèque idéale, donne l'occasion d'entendre ou réentendre les premiers succès du groupe (« Last train to Clarksville », « I'm not your stepping stone », « Theme from the Monkees »), aussi imparables qu'efficaces. Même si le public a de tous temps eu une tendance certaine à aller vers ce qui ressemblait plus ou moins à de la daube en boîte, force est de reconnaître que les Monkees devinrent ce qu'ils devinrent aussi et peut-être avant tout grâce à la qualité remarquable des compositions qui leur furent confiées. Malgré ses défauts, le film a au moins le mérite de braquer ses humbles projecteurs sur un groupe très largement sous-estimé.

 

 

 

 

Vidéo :

 

A défaut d'une bande-annonce pour ce téléfilm, voici les génériques de début et de fin du véritable show TV des Monkees


 
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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 11:41

Hotel WoodstockHôtel Woodstock

Film d'Ang Lee (2009)

 

 

Comme vous l'imaginez sans doute, fidèles et innombrables amis, la rédaction de Planetgong croule littéralement sous un flot de courrier aussi impressionnant que quotidien. Chaque jour, dans nos locaux enfiévrés et chargés d'effluves de tabac à pipe, de café soluble et de sauce blanche plus ou moins orientale arrive une tonne de déclarations d'amour de femmes délaissées (surtout pour Béro, dont le style flamboyant met ces dames en émoi), de lettres d'insultes de fans de Muse (« essayer de joué du piano vous d'abort et on en reparlera bande de frustré ») et d'offres d'embauches émanant des magazines musicaux les plus prestigieux (surtout pour Béro, dont le style flamboyant met les rédacteurs en chef en émoi). Cette semaine, une missive de Jean-Pierre Liégeois, jeune lecteur du Var, a particulièrement retenu mon attention. En voici le contenu: « Pourquoi que vous causez pas de Hotel Woodstock? C'est un chouette film. PS: Denis, tes articles ils sont bien ». Merci Jean-Pierre. Précisément, cela faisait un bail que je voulais écrire sur ce film, n'attendant pour m'atteler à la tâche qu'un message d'encouragement de mes supérieurs hiérarchiques, qui m'est parvenu ce matin: « Alors veille femme il vient en marchant ton papier sur Hotel Woodstock? C'est bien gentil le farniente mais on ne te paye pas à prix d'or pour regarder Barcelone ». C'est ça, l'esprit Planetgong.

 

Au commencement, Bethel, lieu du futur Woodstock, ressemble furieusement à Ploucland: comme disait Coluche, pas un rade, pas une mobylette, rien. Elliot Tiber, qui rêve de Californie et de peinture, passe son été dans ce trou paumé et donne un coup de main à ses parents, qui tiennent un motel miteux et accumulent les dettes. Il organise un petit concert tous les ans et n'a initialement d'autre ambition que de faire venir quelques musiciens pour les gens du bled. Ce n'est que lorsqu'il apprend que les organisateurs d'un festival ont essuyé un refus d'une localité voisine qu'il saute sur l'occasion, déclenchant ainsi un imprévisible raz-de-marée hippie. Ayant entendu Elliot prononcer plusieurs fois le mot « free » lors d'une conférence de presse mise sur pied à la va-vite, des dizaines de milliers de chevelus affluent vers Bethel, soudainement devenue la capitale du flower power et le lieu de rendez-vous de toutes les mouvances de la contre-culture (hippies, féministes, maoïstes, pacifistes de tous poils).

 

La rencontre du troisième type entre les ploucs du coin et la foule bigarrée et crasseuse de jeunes gens qui envahissent leur terres produit quelques scènes savoureusement comiques, notamment lorsque la troupe de théâtre d'avant-garde soutenue par Elliot se lance dans un happening contestataire en se mettant à poil devant les quelques familles présentes pour la représentation. Le film ne ménage pas l'Amérique réactionnaire et conservatrice, incarnée par la population de Bethel, ces rednecks du nord qui affichent clairement leur haine pour ces gamins mal lavés qui feraient mieux d'apprendre un travail mais ne manquent pas une occasion de profiter de la manne financière qu'ils représentent: la mère d'Elliot, très près de ses sous en bonne caricature de la mère juive, fait tourner son motel à plein régime, tandis que d'autres indigènes peu scrupuleux n'hésitent pas à faire payer le litre d'eau potable.

 

Même s'il n'évite pas l'écueil de certains clichés (le trip à l'acide dans le combi Volkswagen) et verse parfois dans la sentimentalisme (la scène sur le mode « tu seras un homme, mon fils » quand Elliot annonce son intention de partir), Ang Lee ne tombe pas dans le piège de l'angélisme et du « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », travers que l'on peut craindre dès qu'il est question de Woodstock, événement maintes fois magnifié, déformé, mythifié. Le monde est ce qu'il est, et les maux qui le rongent ne disparaissent pas comme par enchantement: le chaos d'Altamont menace tout ce joli monde, des abrutis peignent une croix gammée sur la maison des parents d'Elliot et son ami Billy (Emile Hirsch, l'acteur principal dans Into the Wild) souffre de stress post-traumatique à son retour du Vietnam. Pour lui, loin d'être un lieu de liberté et de bien-être, la forêt évoque la jungle asiatique et les cris de ses compagnons morts.

 

Au final, peu importe de savoir ce qui est historiquement vrai ou faux dans la description des fameux trois jours de musique et de paix (le scénario est tiré du livre Taking Woodstock: a true story of a riot, a concert and a life d'Elliot Tiber lui-même et Tom Monte), et même le concert passe au second plan: plus que la préparation du festival, c'est la trajectoire personnelle d'Elliot qui sert de principe structurant au film. Comme William, le journaliste en herbe d'Almost famous, le jeune homme découvre un pan fantasmé du monde et, confronté à l'inimaginable d'un réel qui le dépasse, accède à une forme de maturité au terme d'un processus initiatique accéléré. Elliot n'est ni un rebelle, ni un révolutionnaire, ni un hippie: simplement un garçon bien élevé qui voulait faire plaisir à sa mère et jouer un rôle positif au sein de la communauté locale. Ces quelques jours de folie lui ouvrent les yeux, aussi bien sur sa relation à ses parents, fondée sur la culpabilité, que sur la pseudo-pureté des organisateurs du festival, déjà prêts à aller se remplir les poches ailleurs.

 

 

 

 

 

Bande-annonce :

 


 
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