2 juillet 2008 3 02 /07 /juillet /2008 08:29

Bob Dylan - Bringing It All Back HomeBob Dylan -
Bringing It All Back Home

(Columbia 1965)

 

 

Ce disque, sorti en janvier 1965, est celui où, pour la première fois, Dylan a enregistré des morceaux en étant accompagné d'un groupe de rock. Il a ainsi abandonné le statut de chanteur folk qui lui avait pourtant valu un succès immense depuis la sortie de son premier disque, à peine trois ans plus tôt. A l'époque, la réaction est énorme : Dylan tourne délibérément le dos à la scène qui a fait de lui l'icône du protest-song, et le digne héritier de Woody Guthrie et de Pete Seeger. La scène folk de New York n'accepte pas ce qu'elle considère comme une trahison.

 

Le problème pour tous ceux qui s'apprêtaient à dénigrer le Dylan électrique, c'est qu'il a écrit à partir de cette période des morceaux prodigieux qui donnent une ampleur et un relief nouveaux à sa carrière. En dix-huit mois, il va sortir trois albums qui sont considérés comme ses œuvres majeures: Bringing It All Back Home, Highway 61 Revisited et enfin Blonde on Blonde. Lou Reed, pourtant avare de compliments, a déclaré quelques années plus tard : « personne ne peut imaginer ce qu'être Bob Dylan en 1965 pouvait signifier ». Adulé par toute la nouvelle génération d'artistes et d'écrivains, Dylan avait en effet à l'époque le monde entier à ses pieds.

 

A l'image de la pochette de l'album (presque une révolution à elle seule), les onze pistes de Bringing iI All Back Home proposent un aperçu de l'héritage musical et culturel que Dylan assume et va transcender : du blues, du folk et du rock, enregistrés dans une perspective nouvelle, qui a influencé la quasi-totalité de ses contemporains. Enregistré en trois jours à la mi-janvier 1965, ce disque est implacable. Sur la première face du vinyle, Dylan est accompagné par un groupe ; et chacun de ses morceaux est devenu un sujet de discussion et d'interprétation depuis la sortie de l'album. « Subterranean homesick blues » ouvre le disque de façon magistrale : Dylan balance ses textes à une vitesse folle « Johnny's in the basement / Mixin' up the medicine / I'm on a pavement / Thinking ‘bout the government... », et chaque phrase laisse un éventail de significations ouvert. Dylan ponctue ses couplets de sentences définitives, qui ont pris une place à part dans la culture musicale (et parfois au-delà) : « you don't need a weatherman to know which way the wind blows » ; « don't follow leaders, watch your parking meters » ; «the pump don't work 'cos the vandals took the handles »... L'écriture de Dylan a évolué pour se rapprocher d'un style proche de celui de Rimbaud, que Dylan a toujours admiré : il s'affranchit ainsi des codes existants dans la construction habituelle des chansons, laisse les mots se suivre sans logique apparente, et touche juste1. Dans chacun des types de chansons visités ici, Dylan apporte des sens ambigus, ainsi, « She belongs to me », ou « Maggie's farm », qui serait un adieu à la scène folk traditionnelle (Dylan avait joué en 1963 à Silas McGee's Farm une des ses protest-songs, « Only a Pawn in the game »)2.

 

La totalité disque apparaît dans une évidence invraisemblable, et l'enthousiasme qui semble avoir marqué sa réalisation est communicative (« Bob Dylan's 115th dream » ; « On the road again »). Après une première face qui devait transformer l'univers de la musique pop, Bringing It All Back Home offre en face B quatre pistes plus minimalistes et totalement imparables, dont « Mr. Tambourine Man », chanson avec laquelle les Byrds vont connaître un succès planétaire.

 

L'album s'achève sur deux chansons qui restent parmi les plus belles de Dylan : « It's alright ma, I'm only bleeding » et « It's all over now, baby blue ». Dylan utilise ses premières armes (guitare acoustique/harmonica) et enregistre des pistes définitives, intouchables, à écouter religieusement, dans la pénombre. Sur le premier de ces morceaux, Dylan livre encore des textes hallucinants, truffés d'aphorismes plus subversifs que la plupart de ses protest-songs, et dont l'influence a été infiniment plus importante (« money doesn't talk, it swears » ; « It's easy to see without looking too far / That not much is really sacred » ; « If my thought-dreams could be seen / They'd probably put my head in a guillotine »). Que dire de « It's all over now, baby blue », sinon qu'il s'agit d'un pur moment de grâce3? Avec sa facilité habituelle, Dylan termine ce disque de la plus belle des façons possibles, laissant en guise d'adieu le dernier couplet : « Leave your stepping stones behind, there's something that calls for you / forget the dead you've left, they will not follow you / (...) / Strike another match go, start anew, and it's all over now, baby blue ».

 

 

 

 


Liste des chansons :

 

(Face A)
1. Subterranean Homesick Blues   *
2. She belongs to me
3. Maggie's farm   *
4. Love minus Zero / No limit
5. Outlaw Blues
6. On the road again
7. Bob Dylan's 115th Dream

(Face B)
8. Mr. Tambourine Man   *
9. Gates of Eden
10. It's Alright, Ma (I'm only bleeding)   *
11. It's All Over Now, Baby Blue   *

 

Pour écouter l'album en intégralité (et sauver votre vie) : http://www.deezer.com/#music/album/77910.

 

 

 

 

Vidéo :

 

"Subterranean Homesick Blues" 

 

 

 

 

 

Vinyle :

 

Bob Dylan - Bringing it all back home

 


 

1« Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. (...) J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. » Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer (1873).
2On peut retrouver un témoignage vidéo de Dylan à Silas McGee's Farm sur l'indispensable documentaire de D.A. Pennebaker, Don't look back.
3Don't look back propose aussi une version extraordinaire de « It's all over now, baby blue », que Dylan joue dans sa chambre d'hôtel à Donovan, qui en reste hébété.

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commentaires

MC5 m'a tuer 23/03/2012 23:25


Bon ben, désolé, hein...  

Bokacola 22/03/2012 13:55


Je suis allé voir sur le net en fait ouais c'est une réed hollandaise de '67 de cet album. Même track list. En fait j'étais étonné de voir un album "Subterranean Homesick Blues daté de 1967
sachant que j'ai l'EP du même nom qui est seulement le deuxième EP de Bob. Bref je pense que je vais acquérir cette pièce maitresse

Eric 22/03/2012 14:31



Ouaip, j'ai cette édition de l'album en vinyle. La pochette est identique à celle de "Bringing It All Back Home" mais le titre est "Subterranean Homesick Blues". C'est le même disque, avec un nom
différent, sans doute pour d'ovscures raisons commerciales.



MC5 m'a tuer 22/03/2012 13:38

Nan, je crois pas, il me semble que c'est un single. C'est plutôt rare, les singles sur 33t, mais ça existe (j'en ai un de Screamin' Jay Hawkins, par exemple).

bokacola 22/03/2012 13:16


J'aimeria bien avoir une petite info : j'ai vu ce disque en occaz chez gibert mais son nom "Subterranean Homesick Blues". C'est le même album ? Il a la mention BIEM et le (c) 1967.

ZiGGY 11/07/2008 19:06

Je vais commencer par m'excuser d'avoir perdu mes sources, mais je pense que ta remarque sur les Animals qui traduit le point de vu du Zim ne reflette pas pour autant la vérité. Burdon et Price devrait plutot la chanson au même homme que Dylan (homme dont le nom m'échape) qui lui même n'a pas eu l'occasion d'enregistrer sa version avant ce dernier... Un fin bordel pour trouver qui connait quoi par qui d'autre, si l'on ajoute à ça les versions de Joan Baez ou Nina Simone pour le côté féminin.Et il reste que les Animals ne doivent pas leur succés à ce qu'ils auraient éventuelement pu emprunter à Dylan (et qu'ils ont fort bien fait à plusieurs reprises) mais essentielement aux arpeges imaginés par Price et joués par Hilton Valentine.Dans le même genre "c'est moi qui l'ai vue le premier", j'aime beaucoup l'origine du Lovesick Blues de Hank Williams (et le procés qui en a résulté, durant lequel Williams produisit comme preuve un 78t anterieur au dépot de droit de l'illustre oublié qui lui reprochai un vol - ah, cette glorieuse époque où un même morceau pouvait avoir été déposé par des dizaines de personnes sans que ça ne se remarque, et donc Led Zeppelin sont les derniers héritiers...), narrée par Nick Tosches dans "Country, Twisted Roots of Rock & Roll".

Eric 11/07/2008 23:31


Oui, Dylan a enregistré sa reprise en 62 ("House Of The Rising Sun" est un classique du terroir américain). Dans le docu de Scorcese, on voit le gros folkeux Dave Van Ronk expliquer qu'il l'avait
piqué à son répertoire alors qu'il écumait la scène de Greenwich Village.

Les Animals l'ont aussi repris en 1964, avec ces arpèges célèbres d'Alan Price, et un succès énorme. Qu'ils aient été inspirés par la version de Dylan ou non importe peu, puisqu'in fine, c'est leur
version à eux qui a été le déclencheur de la révolution électrique de Dylan (entre autres choses).


Anne 02/07/2008 21:02

Très belle chronique pour un album indispensable!Mais Rémi ne radotterais-tu pas un peu? ;)Dans Highway 61 Revisited tu écris: Lou Reed, pourtant avare de compliments, déclara: "personne ne
peut concevoir ce que cela pouvait signifier d'être Bob Dylan en
1965".

Eric 03/07/2008 10:54



Héhé, excellent, je ne l'avais pas relevé moi non plus.

En même temps, un compliment de Lou Reed c'est tellement rare que ça mérite d'être mentionné plusieurs fois.

J'en profite aussi pour faire une petite remarque pour compléter l'excellent article de Rémi : après la reprise folk-rock de "Mr Tambourine Man" par les Byrds (sortie avant même la version
acoustique de Dylan), le hit mondial des Animals avec une version électrique "The House Of The Rising Sun" fut le déclic. Les Animals avaient découvert ce morceau en écoutant le premier album de
Dylan, il ne pouvait laisser les autres jouer la musique dont il rêvait et allait électrifier son folk.

Dylan, comme toute la jeunesse américaine, avait été très impressionné par la vague de groupes anglais qui a déferlé aux USA en 1964-1965 (qu'on nomme encore aujourd'hui la British
Invasion). Ces jeunes gens qui donnaient une nouvelle impulsion au blues, au rock et au r'n'b n'ont pas laissé indifférent cet amateur de rock fifties qui rêvait, dans sa jeunesse, de
"jouer dans le groupe de Little Richard".

Le titre Bringing It All Back Home peut ainsi être interprété comme une appel à la résistance ("on ramène le blues et le rock à la maison" en somme), Dylan se plaçant en quelque sorte
comme la gardien du temple, le défenseur de la maison Blues face à l'envahisseur britannique.